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Samedi 14 mars 2009
article de Dominique TADDEI

Nous sommes en 1933. Nous avons certes évité, l’expérience aidant, les manifestations les plus dramatiques de 1929. Mais rien n’indique que nous sachions éviter celles de 1939 et leur cortège d’abominations. Et tout reste à faire pour réussir, dans trois mois ou dans un an, ce qui a été en bonne partie raté en 1944, à Bretton Woods.

 

Car la crise actuelle est à la fois mondiale et multidimensionnelle. Elle plonge l’ensemble de l’humanité dans une grande dépression, dont l’issue est imprédictible : elle peut aussi bien déboucher sur le pire, le développement des pulsions xénophobes comme dans la deuxième moitié des années 1930, ou, au contraire, faciliter la mise en œuvre d’un altermondialisme, dont les contours s’esquissent progressivement.

 

Une nouvelle grande dépression :

 

Le mot crise est ambivalent. Il peut traduire un moment pénible, d’où on ressort « comme si de rien n’était », voire, soutiennent les masochistes, plus forts qu’avant. D’un point de vue macroéconomique, c’est le moment de retournement à la baisse de l’activité, qui survient tous les 5 ou 10 ans, de façon plus ou moins violente, suivant que les cycles sectoriels (notamment celui de la construction) se conjuguent plus ou moins intimement. Mais le mot crise revêt aussi un autre sens, plus structurel, qui vise tout un système, d’où le nom de crise systémique. Celle-ci peut durer un temps indéfini, tant qu’un nouveau système cohérent n’est pas mis en place. Faut-il rappeler qu’en 1938, il y avait toujours neuf millions de chômeurs aux Etats-Unis, malgré 5 ans de New Deal de Roosevelt et que le monde ne sortit de la « grande dépression » que pour tomber dans la seconde guerre mondiale ? Or, 18 mois après l’éclatement de la crise des subprimes, à l’été 2007, il devient évident pour un nombre croissant de citoyens et de décideurs, que celle-ci n’est pas simplement cyclique, mais qu’elle est essentiellement systémique. Déjà, le qualificatif de récession, définie par deux trimestres de suite de recul du PIB, est dépassé. La profondeur de celle-ci est sans cesse réestimée : au moins 2 ou 3%, en 2009, ce qui entraînera mécaniquement une aggravation dramatique du chômage dans les trois ou six mois suivants, avec son cortège de souffrances sociales supplémentaires ; plus grave encore est la question de la durée de la contraction de l’activité : tous les « prévisionnistes » qui n’avaient rien prévu de ce qui se passe, sont dans l’incapacité de le dire, pour la simple raison que leurs modèles sont construits sur une extrapolation de comportements de dépenses qui sont manifestement bouleversés dans un contexte sans précédent. Dès lors, la question essentielle pour l’ensemble des citoyens est d’intérioriser le fait que l’activité productive ne repartira pas durablement dans le cadre du système financier néo-libéral moribond et d’en tirer toutes les conséquences, politiques et autres.

 

C’est très exactement ce que signifie le terme de crise systémique, crise d’un système dérégulé qu’il est vain d’amender à la marge, comme l’espèrent encore un trop grand nombre de décideurs des pays anglo-saxons (américains, britanniques, canadiens ou australiens) et les financiers du monde entier, inconscients du fait que ce système est condamné à disparaître, de gré ou de force. La raison la plus profonde en est qu’il ne s’agit plus désormais de vœux pieux de leurs adversaires (qui n’ont pas attendu 2007 pour proclamer qu’un « autre monde est possible»), mais de la conviction intime qui dicte le comportement effectif des principaux acteurs économiques, même quand ceux qui maîtrisent les médias affirment le contraire, par ignorance ou parce qu’ils connaissent les effets auto-réalisateurs des anticipations. Ainsi, la grande majorité des grands (ir)responsables de la finance privée est mieux placée que personne pour savoir à quel point, dans le cadre du système actuel (ses actifs trop complexes pour ne pas être pourris, ses régulateurs directement intéressés aux bénéfices, ses paradis infernaux…), il leur est impossible de faire confiance à quiconque : les grandes banques ne se prêtent plus de l’argent au jour le jour ; quant à leur partenaire de club, il est peut être en train de les escroquer… Ainsi la dépression dans laquelle le monde entier vient d’entrer est un phénomène collectif, fait de la multiplication des dépressions individuelles, qui vient aggraver chacune d’entre elles. Or, un tel climat de défiance généralisée ne peut se retourner durablement, même si on peut avoir, de temps à autre, quelques semaines d’illusions : quelques audacieux tenteront une sortie le temps de faire quelques bonnes affaires à prix cassé, avant de prendre leurs bénéfices et de rentrer dans leurs tanières. L’ensemble des décideurs financiers s’est laissé prendre, pour la première fois depuis trois générations le dernier précédent remontait aux « années folles », les années 1920, dans l’illusion que les arbres pouvaient croître jusqu’au ciel et que des rendements financiers d’au moins 15% chaque année pouvaient indéfiniment se perpétuer. Ils sont cependant capables, pour la majorité d’entre eux, d’effets d’apprentissage et, malgré les plus beaux discours, on ne les y reprendra plus : d’où leur vol éperdu vers la qualité (flight to quality) de leurs placements, entendez par là vers la garantie des Etats, et encore seulement des trois plus grands d’entre eux : car, en dehors du dollar, de l’euro et du yen, toutes les autres monnaies sont menacées d’effondrement, y compris en Europe, de l’est au Royaume Uni. Le comportement rentier a logiquement pris le pas sur les comportements innovateurs dans un système qui ne génère plus que l’aversion pour le risque : trop de cupidité a tué la cupidité, du moins au niveau collectif, interdisant l’auto-résurrection du système anciennement néo-libéral et qui est devenu celui d’un interventionnisme compulsif et sans principe.

 

Les « plans de relance » ne relancent évidemment rien, tout au plus permettent ils des sauvetages, plus ou moins provisoires, d’entreprises ou de secteurs (quid, dans les semaines à venir, des banques anglo-saxonnes ou de General Motors ?)  et, au plan global, peuvent ils freiner la chute de l’activité, durant quelques trimestres. Or, ces politiques néo-keynésiennes primaires (qui n’ont au mieux retenu qu’un chapitre ou deux de sa « théorie générale ») ne peuvent être pérennisées que par la création monétaire, mettant à mal le premier credo du libéralisme économique, le « monétarisme » de l’école de Chicago. De nos jours, les objections ne sont plus matérielles (il n’est plus besoin de « planches à billets », de simples « clics » suffisent pour créer de la monnaie) ou même idéologiques : le risque inflationniste à long terme n’a aucun sens face à la réalité de la déflation et il serait toujours loisible aux banques centrales de retirer de la circulation la monnaie excédentaire, dans l’hypothèse heureuse d’un redressement durable de la demande.

 

Trois limites beaucoup plus sérieuses relativisent les effets à attendre de ce néo-keynésianisme primaire : la première est que la poursuite de cette politique de relance est bornée pour l’immense majorité des pays, par le montant de leurs réserves de changes, sous peine d’effondrement de leur monnaie. La seconde est que, dans les grandes zones monétaires elles-mêmes (où le risque précédent ne se pose pas sérieusement), l’efficacité des politiques de soutien à l’activité est souvent mal ciblée : quand elle prétend stimuler l’investissement de ceux qui ne veulent pas investir, elle se contente faire des cadeaux au patronat, comme c’est notamment le cas en France ; quand elle propose une relance indistincte de la consommation (telle une baisse générale de la TVA au Royaume Uni), elle n’est que partiellement répercutée, du fait de l’augmentation des marges des entreprises et de l’épargne des ménages aisés. C’est pourquoi, il faut ici affirmer avec l’ensemble des syndicats et des mouvements sociaux que les mesures les plus justes, hausse des minimas sociaux et des bas salaires (compensée par l’Etat dans le cas des très petites entreprises), sont en même temps, dans la situation actuelle les plus efficaces par la rapidité et l’importance de leurs effets sur la demande, l’activité et l’emploi, en attendant que des investissements publics et des logements sociaux, fortement économes en énergie, puissent être concrètement engagés. La troisième est qu’au niveau atteint par la division mondiale du travail, il ne peut y avoir de solution à l’échelle nationale ou même continentale et que personne ne peut espérer sortir de la crise pendant que le reste de la planète s’effondre.    

 

C’est pourquoi, il est urgent à l’échelle de celle-ci, de poser tout à la fois les bases d’un nouveau système de développement authentiquement durable et les moyens de financement immédiats de sa mise en œuvre. Pour cela, il serait préférable, puisqu’on prétend « redécouvrir » Keynes, de s’inspirer des efforts qu’il mena jusqu’à sa mort, pour un nouveau système monétaire international, fondé sur une monnaie mondiale (qu’il proposait d’appeler « bancor », mais qui existe déjà sous la forme des Droits de Tirage Spéciaux du FMI). Il faut toutefois se souvenir que l’administration américaine s’y opposa en 1944, dans le but de perpétuer l’hégémonie de son pays et de ses multinationales : d’où toute l’ambiguïté des appels incantatoires à un nouveau Bretton Woods. Car la question essentielle d’un « autre monde » est d’abord géopolitique, déterminée par les décisions des grandes puissances et les mouvements progressistes (syndicaux et altermondialiste) ne peuvent espérer l’influer, sans avoir la lucidité de se poser la question des alliances nécessaires à la mise en œuvre d’une stratégie globale de transformation.  

 

Combattre le risque xénophobe :

 

Bien entendu, cette légitime défiance généralisée à l’égard de la vieille mondialisation ne concerne pas les seuls financiers qui finissent d’enterrer le veau d’or qu’ils ne peuvent plus adorer, mais toutes les parties de nos sociétés, à commencer par les plus fragiles, les plus nombreuses et les premières victimes de la dépression dans laquelle le monde entier s’enfonce. Les relents nationalistes sont d’abord ceux des dirigeants politiques, surtout pressés d’utiliser leurs plus ou moins grandes marges de manœuvre pour renflouer leurs « champions nationaux », entendant par là leurs amis politiques ou personnels, quand il ne s’agit pas de les installer dans la place comme le fait Sarkosy dans les groupes bancaires mutualistes.

 

De leur côté, sous informé et trop souvent manipulé par les médias, toujours au service des grands groupes financiers, l’ensemble du monde du travail, du lycéen au retraité, en passant par le salarié, le travailleur individuel et le chômeur, se trouve désormais au cœur des contradictions, l’acteur essentiel de que sera la sortie de crise, l’émergence d’un nouveau système, pour le pire ou le meilleur. Quand les carnets de commande se vident, quand les perspectives d’emploi se rétractent, les tentations de sauve qui peut égoïstes et la recherche de boucs émissaires relèvent des réflexes primaires. La voie en est d’autant plus facile qu’il se trouve inéluctablement des apprentis sorciers, à l’extrême droite, mais aussi bien en deçà, pour en accroître la tentation ; sans compter les idéologues du libre échange, qui, en niant le besoin élémentaire de protection des plus exposés, ne font que souffler, plus ou moins inconsciemment, sur les braises. Or, ce n’est pas de néo-nationalismes, mais d’altermondialisme, que le monde du travail a besoin.

 

La première urgence est de manifester la solidarité de l’ensemble du monde du travail et de ses organisations, au plan national et international, et de l’imposer au patronat et aux instances européennes qui parlent de compétitivité, quand ils pratiquent ou encouragent la surexploitation de la main d’œuvre étrangère, à travers leurs lois scélérates contre les immigrés : les employeurs de main d’œuvre étrangère doivent avoir les mêmes obligations - mêmes droits et mêmes salaires - qu’à l’égard des travailleurs nationaux, sous peine de sanctions civiles et pénales, et cela pour les donneurs d’ordre autant que pour leurs sous-traitants. Quand l’ensemble des commandes s’effondre et que les stocks d’invendus s’accumulent, il devient absurde de parler de compétitivité et de parts de marché : c’est l’ensemble des besoins, à commencer par les plus urgents, qu’il faut solvabiliser au niveau global (cf. infra).

 

Plus largement, le temps du libre échange déloyal, fondé sur les dumpings monétaires, sociaux, écologiques et fiscaux, doit être révolu. L’alternative n’est évidemment pas le repli nationaliste, impraticable au niveau atteint par la division mondiale du travail. Mais l’enterrement officiel du « cycle de Doha » et le remplacement de l’Organisation Mondiale du Commerce par une institution nouvelle, placée sous l’égide des Nations Unies, respectant sa charte fondamentale et coopérant avec l’ensemble de ses autres institutions (BIT, FAO, OMS, etc.), permettront de définir les conditions d’une reprise d’un commerce loyal (« fair trade »), à l’échelle mondiale.     

 

Esquisse d’une autre mondialisation :

 

Car la meilleure antidote, face à la xénophobie, est la perception claire qu’une sortie « par le haut » de la crise actuelle est possible et même que les premières améliorations substantielles sont à portée de la main. A cet égard, les difficultés de positionnement sont nombreuses : il ne s’agit pas de charger la barque, au risque d’entraver les mesures d’urgence, mais de comprendre que la nature de la dépression actuelle interdit d’en sortir autrement que par une stratégie multidimensionnelle de transformation. Face aux urgences de toute sorte et à la montée des périls xénophobes, le temps n’est pas celui des utopies. Il faut certes réaffirmer avec plus de vigueur que jamais la complémentarité entre les grandes valeurs issues successivement du siècle des Lumières, des luttes du monde du travail et de la prise de conscience écologique. Il faut également énoncer quelques grands objectifs de portée universelle, qui donneront tout leur sens aux mesures décidées à court et moyen terme. Mais il faut surtout définir collectivement une stratégie globale de transformation, qui articule celles-ci de façon cohérente.

 

Ces politiques concernent non seulement le domaine monétaire et financier, mais aussi les domaines géo-politique (réforme du système des Nations Unies et mise sous tutelle de l’OTAN), alimentaire, du développement durable (transformation des modes de production, d’échanges et de consommation, afin de garantir la maîtrise du climat et de la bio-diversité), social (éradication de la pauvreté, plein emploi de qualité et réduction drastique des inégalités), citoyenne (droits de l’homme et rôle des sociétés civiles dans des démocraties à la fois plus représentatives et plus participatives), culturel (lutte contre toutes les discriminations)…

 

Le texte joint, dont la première version a précédé l’éclatement de la crise des subprimes, propose une première esquisse, qui s’inscrit dans la même logique que les conclusions du récent Forum Social Mondial de Belem.

 

 

D. Taddei


 

Par erasmo
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Vendredi 26 octobre 2007

 

 

Avertissement :

 

Sur un sujet aussi essentiel et qui engage toute la collectivité corse, il ne peut évidemment y avoir de réponse personnelle pertinente. Même celle d’un réseau dynamique et bien intentionné comme le nôtre ne peut guère faire mieux qu’ouvrir une problématique et proposer un cadre de débats publics à toute la population à commencer par les « sans voix », ceux à qui on ne donne jamais la parole ou que l’on ne prend pas la peine de comprendre quand ils expriment leur souffrance, quand ils l’expriment d’une façon ou d’une autre. Notre première tâche militante devrait donc consister à proposer ou à participer à un maximum de débats. Après tout, ne faudrait-il pas renouer avec ce que l’on dénommait la « planification démocratique » durant les 30 Glorieuses ?  Encore faut-il pour cela que nous ayons un cadre intellectuel à proposer, afin que les ambitions collectives puissent émerger. Ce qui suit est une contribution à débattre, lors de nos prochaine assises, le 10/11.

 

Nous proposons de partir d’une analyse des tendances en cours, certes succincte, mais qui évitant les jugements trop unilatéraux, s’efforce de raisonner en termes de contradictions, essayant de démêler ce qui peut être positif de ce qui est évidemment négatif dans le développement de la Corse de ces dernières décennies.

 

En deuxième lieu, parce que notre démarche  repose sur la dignité de chacune et de chacun et, par conséquent, sur la solidarité à l’égard des plus défavorisés, nous nous devons de définir des objectifs sociaux fondamentaux, que nous pourrions mettre en avant en Corse, en relation avec la gauche alternative des autres régions et pays.

 

En troisième lieu, parce que c’est le devenir à long terme de la Corse et de l’ensemble de sa population qui est notre préoccupation principale, nous commençons à tracer quelques pistes pour un développement alternatif.

 

 

Plan :

 

Un développement contradictoire

 

Les  objectifs sociaux fondamentaux

 

Les caractéristiques d’un développement alternatif

 

 

Un développement contradictoire :

 

La Corse change vite, très vite. Du point de vue économique et social qui nous retient ici, peut être plus vite qu’elle n’a jamais changé. Tous ces changements sont évidemment contradictoires : ils ont sûrement leurs bons côtés, notamment pour une minorité de nantis, qu’ils soient anciens ou nouveaux dans l’île ; ils ont évidemment leurs mauvais, pour un beaucoup trop grand nombre de personnes. Or, si la Corse a presque toujours connu un retard économique important, y compris sur les régions les plus proches de l’Europe méridionale ; si elle est pratiquement passée à côté de la révolution industrielle, qui a forgé le monde contemporain pendant deux siècles ; rien n’indique qu’elle ne puisse pas trouver toute sa place, une place originale, dans le devenir d’une Union euro-méditerranéenne, où de cul de sac des relations internationales, elle deviendrait un carrefour, riche tout à la fois de son identité et de sa capacité d’ouverture…

 

Afin de montrer que « l’optimisme de la volonté » qui dicte le propos précédent n’est pas dénuée de toute base, il faut d’abord rappeler quelles tendances sont à l’œuvre dans l’économie insulaire, dans les termes mêmes des catégories marchandes aujourd’hui dominantes :  

 

* L’appareil de production de la Corse a toujours été en retard sur celui du reste de la France, mais ce retard tend à se réduire :

 

Sans doute, si on compare le produit intérieur brut (PIB) par tête, le retard de la Corse est encore de l’ordre de 20% sur la moyenne nationale d’après les chiffres de 2005[1], mais il faut observer que cet écart est dû pour moitié à l’avance de la région capitale : si on limite la comparaison aux autres régions de province, le retard de production de la Corse n’est plus à la même date, que de 10% et il peut être rapproché de celui des autres régions continentales les moins avancées (tableau à faire). De plus, au-delà de la comparaison instantanée entre régions, qui demeure globalement défavorable, on est en présence d’un rattrapage évident de la Corse (mesuré par le taux de variation des différentes régions métropolitaines), en termes de production. Ceci se comprend bien, puisque les 3 branches d’activité où la Corse est mieux représentée que la moyenne nationale sont les services, la construction et le commerce[2] : or, ce sont justement ces branches, dont l’évolution est, au niveau global, meilleure que celle du reste de l’économie et, en particulier, que celle de l’industrie. Il s’en suit que l’argument séculaire du handicap de l’insularité ne peut désormais plus suffire à nos responsables politiques pour légitimer leur rôle ancestral d’intercesseurs[3]. Encore ces comparaisons inter-régionales sont-elles plus favorables, si on abandonne les seuls indicateurs de production marchande et si on veut bien raisonner en termes de revenus ou mieux encore de dépenses.

 

* En termes de revenus, les inégalités se creusent, même si les transferts nets de revenus vers la Corse rapprochent le niveau de vie dans l’île de celui de la majorité des régions françaises.

 

En se contentant de raisonner sur des moyennes, on est confronté à un choix entre deux attitudes antagonistes erronées : d’un côté, la vieille habitude insulaire de se plaindre collectivement de la « pauvre corse » (déjà très présente dans la littérature de la 1ère partie du XVIIIème siècle, où elle était alors beaucoup plus évidente). De l’autre, le comportement désobligeant de soit disant élites nationales, qui expriment le sentiment que la « France » (la Corse n’en ferait donc plus partie) paie trop cher pour la Corse : on se souvient à cet égard des propos indignes de feu Raymond Barre. En fait, si le niveau de vie en Corse ne marque plus un retard marqué sur le continent, c’est que cette dernière bénéficie de trois sources principales de financement externe, dont les limites et les implications doivent être clairement mesurées : le tourisme, les semi-résidents et les administrations publiques.

 

- l’apport des touristes ou des voyageurs : tout a été dit depuis longtemps à la fois sur l’intérêt et les limites de l’essor touristique de la Corse. Aujourd’hui, la querelle n’est donc plus guère idéologique. Disons qu’un consensus, souvent inavoué, se dégage autour de l’idée que le tout tourisme est haïssable, mais qu’un tourisme mieux compris est indispensable.

 

Pour être plus précis, l’enjeu est celui de la qualité touristique, sans laquelle le volume d’activités ne pourra pas augmenter sans des frustrations grandissantes. Cette qualité peut se mesurer à l’aide de deux critères objectifs, auxquels vient lors se greffer un critère plus subjectif, mais essentiel :

 

.) En premier lieu, on doit essentiellement encourager le développement du tourisme hors-saison, qui en effet s’est beaucoup développé depuis une quinzaine d’années. Nous devons d’ailleurs rappeler qu’il constitue pour une bonne part une retombée pourtant évidente de la cinquième semaine de congés payés, puis du passage aux 35 heures, sous forme de journées et de semaines « RTT » et que la remise en cause de cette dernière menace l’étalement touristique dans notre région ;

 

..) Le développement du tourisme, loin des côtes, qui demeure malheureusement beaucoup trop faible. Tout en sachant protéger nos sites fragiles (contre les incendies ou concernant les zones les plus délicates : GR 20, lacs, etc), la marge de progression dans nos zones de montagne sont considérables, surtout si un souci de qualité identitaire prédomine (cf. infra).

 

…) Transformer les touristes acculturés (aoûtiens entassés sur les plages et leurs bateaux plus ou moins bien ancrés), en voyageurs (au sens des XVIIIème et XIXème siècles), à la recherche de la corsitude, demeure un mot d’ordre plus souhaitable que jamais.

 

- les semi-résidents : on a encore peu analysé ce que signifie l’augmentation du nombre de corses à temps partiel. Dans un village (côtier, il est vrai, mais cela correspond aujourd’hui, à une grande majorité de la population insulaire), on est en présence d’un véritable continuum, quant à la résidence effective d’une grande partie de ceux qui y résident : des purs vacanciers (dont certains viennent plusieurs fois dans l’année, y compris hors de la période touristique) à la population permanente, parmi laquelle le nombre de ceux qui vont passer plusieurs semaines sur le continent (par exemple, la fin d’année chez des parents ou amis) augmente manifestement : entre les deux, on peut tracer un diagramme de ceux qui résident 2 mois, ou 3, ou 4, etc…, jusqu’à 9 ou 10. Or, un certain nombre d’entre eux sont, quand ils résident en Corse particulièrement actifs, professionnels pratiquant le télé-travail, ou bénévoles, contribuant à l’essor associatif, parfois même des hyper-actifs, employant sans désemparer leur temps de vie insulaire. Or, c’est sans doute par le canal de la vie associative et le développement d’une démocratie réellement participative que leur contribution au développement collectif pourra être valorisée, en évitant des divisions manichéennes entre corses et non corses, de plus en plus éloignées des réalités (qui n’est pas quelque peu métis dans notre île ?), et qui prennent trop souvent des relents xénophobes plus ou moins conscients.  

 

- les administrations publiques :

 

En termes de comptabilité nationale, les flux de transfert financier du continent vers la Corse sont indéniables, et sont particulièrement importants, surtout si on raisonne par tête d’habitant. Mais une très grande partie d’entre eux correspondent à des dettes de l’Etat français à l’égard des personnes (paiement des retraites de l’ensemble des agents publics) ou à l’égard d’un territoire, dont il assume la souveraineté et sur lequel il doit évidemment assurer la même qualité d’ensemble de ses services qu’en toute autre partie de l’hexagone ou des DOM-TOM. Ramenés à cette aune, les transferts publics n’ont plus rien d’extraordinaires, mais posent surtout la question de leur bon usage dans l’île. Car, ce que nous devons à l’ensemble des contribuables, corses ou non, qui financent ces transferts, et à l’ensemble de ceux qui en Corse devraient en bénéficier, relève d’une double question politique, qu’il nous faudra traiter par ailleurs : quel est le degré d’autonomie concrète des collectivités publiques corses, notamment dans le choix de leurs dépenses ? Dans le cadre de celles-ci, pour quel type de démocratie, clientéliste (ou néo-clanique) ou, au contraire, associant concrètement l’ensemble des citoyens, doit on se mobiliser ?

 

Plus généralement, nous devons réfléchir sur ce que les spécialistes commencent à appeler une « économie présentielle », qui fait que les « territoires qui se développent et où l’on vit le mieux sont ceux que l’on considérait comme les plus pauvres à l’aune du sacro-saint PIB »[4].   

 

* Derrière ces résultats contrastés, le développement actuel de la Corse n’est pas durable :

 

A plus ou  moins terme, la prolongation des tendances récentes va générer des crises ou des dégénérescences graves, de multiples points de vue :

 

- Des crises sociales, de type péri-urbaine, dues à la désespérance d’une jeunesse sans perspective. Des embauches insuffisantes, effectuées trop souvent au dessous du niveau de qualification, surtout pour les filles (en moyenne plus diplômées et moins payées).

 

- de l’expropriation de fait d’une partie de la population née dans l’île par des capitaux extérieurs, du fait de l’augmentation exponentielle du prix du foncier bâti et non bâti, à laquelle s’ajoutent les risques de développement d’une « nouvelle domesticité » pour cette population, qui risque de ne trouver d’embauche qu’au service personnel des nouveaux riches ;

 

- De l’aggravation d’une ségrégation ethnique, qui, à la suite d’incidents fortuits ou de l’éclatement d’un autre facteur de crise, risque de transformer « l’autre » (marocain ou tunisien) en bouc émissaire ;

 

- De l’installation endémique des pratiques maffieuses, ce que l’on pourrait appeler le « syndrome varois ». Mais compte tenu de l’insularité, d’une population peu nombreuse et de notre histoire, ces dérives risquent d’être en Corse d’une beaucoup plus grande violence qu’ailleurs ;

 

- Les nouveaux risques de saccage et de pollution de notre environnement, d’où l’importance essentielle des batailles écologiques.

 

Ces différents risques sont distincts, mais dès lors que tel ou tel d’entre eux se transformerait en crise aigue, ils pourraient interférer gravement les uns avec les autres. Il faut donc mener, avec toutes les forces militantes disponibles pour chacun de ces combats, l’unité d’action la plus large possible, même si on ne peut pas demander à nos partenaires dans telle ou telle lutte, de partager toutes nos analyses et toutes nos propositions. Il faut aussi rechercher les solutions qui répondent à plusieurs problèmes à la fois (par exemple, un contrôle démocratique du foncier), ou du moins qui ne répondent pas à une question, en aggravant une autre question (comme dans le cas de certains projets d’équipements collectifs).

 

 

Trois objectifs sociaux fondamentaux

 

La relation au travail est une question universelle, mais qui représente dans notre île une identité particulière, qui crée une obligation collective de nous fixer des objectifs et de nous donner des moyens d’être à l’avant-garde des objectifs sociaux visés dans l’ensemble des pays européens et méditerranéens. Nous pourrions organiser ces objectifs, autour de trois axes principaux, mais bien entendu non exclusifs. 

 

* Un emploi de qualité pour tous

 

Le droit au travail pour tous, inscrit, à la suite du programme de la Résistance, depuis 1946, dans le Préambule de toutes les Constitutions françaises, est systématiquement bafoué depuis plus d’une génération (début des années 1970) par le développement et la permanence du chômage de masse et la précarité de l’emploi. La Corse a payé un tribut plus élevé encore que la moyenne nationale à ces évolutions dramatiques.

 

Or, l’ensemble des évolutions récentes donne à penser que la Corse peut échapper, dans les années à venir à cette calamité sociale : d’une part, le rythme de création d’emplois est supérieur à la moyenne nationale (cf. chiffres INSEE), d’autre part, la durée moyenne du chômage est plus faible que la moyenne nationale dans la quasi totalité de nos bassins d’emplois (cf. carte jointe). L’actuelle dynamique de création d’emplois doit être renforcée : on sait que la plus grande partie de ces emplois nouveaux continueront de se situer principalement dans les activités de services, marchandes, mais aussi publiques, ou mixtes (comportant une part significative de financement public). Cette tendance universelle est d’autant plus souhaitable qu’elle permet généralement un développement non polluant, ainsi qu’un véritable équilibre entre femmes et hommes sur le marché du travail.

 

Toutefois, cet objectif de création d’emplois et de réduction du chômage ne doit pas devenir une obsession purement quantitative : plus précisément, il ne s’agit pas d’accepter d’échanger le chômage actuel contre une précarité grandissante, comme nous le proposent le pouvoir sarkozyste et les organisations patronales. Il faut donc, en accord avec les organisations syndicales, préciser ce que nous pouvons appeler un emploi de qualité. Il doit reposer à l’évidence sur 3 critères principaux : le statut du salarié, qui doit être un CDI, ou du moins permettre à l’intéressé d’obtenir sa transformation en CDI, dans un délai de quelques mois ; il doit correspondre au niveau de qualification du travailleur et, par conséquent, au niveau de rémunération correspondant ; il doit s’inscrire dans un cadre négocié des conditions de travail et, plus particulièrement, offrir des possibilités concrètes de temps choisi (cf. infra).

 

* L’éradication de la pauvreté :

 

Malgré les solidarités familiales, qui demeurent en Corse plus fortes qu’ailleurs, le développement de la pauvreté, voire de la mendicité dans les grandes villes, montre bien qu’il faut répondre immédiatement aux urgences sociales, non pas dans une logique d’assistance individuelle, mais de solidarité collective.

 

Pour cela, l’unification des minima sociaux et leur relèvement pluri-annuel doit être revendiqué, jusqu’à un niveau jugé acceptable, suivant les normes européennes, et qui est de 60% du revenu moyen. En Corse, comme dans le reste de la France, un plan d’éradication pourrait être mis en œuvre dans un délai d’environ 3 ans, avec un rattrapage par tiers chaque année : il suffirait pour le financer de supprimer, au même rythme, l’ensemble des cadeaux fiscaux faits aux riches depuis le début de la décennie, de Jospin-Fabius à Sarkozy-Fillon, en passant par Chirac ! On pourrait ainsi démontrer que la pauvreté n’est en rien une fatalité, mais le seul résultat de leurs choix politiques successifs. Le principal argument contraire que développent les « libéraux » de toute obédience (« ultra » ou « social ») est moins d’ailleurs de caractère financier que la « préférence pour le chômage » qu’auraient alors les bénéficiaires de ces minima sociaux. Outre le fait qu’il s’agit là d’une caricature méprisante du fait que l’immense majorité des citoyennes et des citoyens trouvent dans un vrai travail (le contraire d’un « petit boulot »), un moyen de socialisation et d’autonomie incomparable, c’est ignorer que ce relèvement des minima sociaux ne viendrait interférer qu’avec les salaires à temps partiel et non pas avec les Smicards à temps plein, si ceux-ci sont correctement réévalués de leur côté, comme nous l’avons proposé plus haut. Par conséquent, ce qui est en jeu derrière ce pseudo-argument libéral est justement le statut des travailleuses et (plus rarement) des travailleurs à temps partiel, dont nous traitons ci-dessous.  

 

* Une société du temps choisi

 

Il existe en Corse, comme ailleurs en France et en Europe, un grand nombre de personnes (40% environ) qui ne travaillent pas, suivant une durée et des horaires qui leur conviennent : à côté des travailleurs à temps partiel, qui souhaiteraient « travailler plus pour gagner plus » (ce sont bien les seuls pour lequel ce slogan généralement démagogique prend un sens concret), toutes les enquêtes montrent depuis longtemps, qu’il existe un plus grand nombre de personnes qui souhaiteraient travailler un peu moins, quitte à gagner un petit moins, mais pouvant ainsi mieux épanouir leur vie familiale et civique. Il résulte de cette double frustration de sens contraire que le travail demeure trop largement vécu comme une aliénation et non comme un facteur d’équilibre et d’épanouissement de la vie.

 

Il n’existe aucune fatalité à cela. Ainsi, depuis une vingtaine d’années, les syndicats néerlandais (dont la direction est à majorité féminine…) ont revendiqué et finalement obtenu, d’abord par voie de conventions collectives, ensuite par la loi, de nouveaux droits émancipateurs pour l’ensemble des salariés : celles-ci et ceux-ci peuvent demander, avec un préavis raisonnable pour ne pas désorganiser l’organisation du travail collectif, un changement de leur durée et de leurs horaires de travail, aussi bien à la hausse qu’à la baisse. L’employeur ne peut leur refuser que pour des raisons économiques. Dans ce cas, une commission paritaire est amenée à trancher, en proposant éventuellement une autre solution. Encas de désaccord persistant, c’est à l’employeur qu’il appartient (y compris devant les tribunaux compétents) d’apporter les charges de la preuve, faute de quoi le salarié obtient définitivement satisfaction.

 

En liaison avec les organisations syndicales, nous devrions lancer une vaste réflexion collective sur le passage de l’actuelle société du travail contraint à celle du temps choisi, qui associe garanties collectives et épanouissement personnel.

 

 

Les caractéristiques d’un mode de développement corse

 

L’originalité du développement futur de la Corse et de tous ses habitants, qu’il s’agisse de la production, des transports ou des consommations individuelles et collectives, doit pouvoir se décliner autour de trois notions : elle doit être identitaire, fondée sur la durabilité et s’inscrire dans le contexte plus général d’une économie de proximité.

 

* une économie identitaire est une économie où la culture devient un atout économique, non pour des raisons bassement utilitaristes, mais pare que la poursuite et le développement de notre propre identité collective devient aux yeux des autres comme de nous-mêmes un trait positif de différenciation[5].

 

 - Agriculteurs, artisans, artistes : au-delà de leur importance économique, il est essentiel de favoriser le maintien, la réactivation et plus largement la renaissance d’activités corses, qui ont été dominantes pendant des siècles dans notre île, et qui sont une partie inaliénable de notre identité collective.

 

- La « qualité corse » (pour un double label)

 

Les biens et services produits en Corse doivent viser à satisfaire une double exigence de qualité : d’une part, ils doivent obéir au meilleur des standings internationaux, quant à leur qualité intrinsèque, reconnue par les instances nationales et européennes habilitées ; d’autre part, il doivent inclure une part significative de corsité, dans le processus de production et/ou dans le produit final. A cet effet, des agences publiques de certification doivent garantir cette qualification corse. De même, des « maisons de la Corse » doivent être progressivement créées, avec le soutien des collectivités publiques, dans toutes les grandes agglomération, où résident des corses ou amis de la Corse : pour la France, on pense en priorité à Paris, Marseille, Toulon et Nice, mais aussi  en Italie, Londres ou New York, pour assurer une promotion collective du « made in corsica ». Ces maisons de la Corse devront être à la fois des agences du tourisme, des lieux de promotion des produits corses de qualité et des lieux d’expression de la culture corse (expositions, conférences, etc.) 

 

* Fondée sur la durabilité :

 

Face à la terrible crise écologique qui se présente inéluctablement devant nous, il nous faut d’abord faire vivre le front permanent d’un contre-Grenelle de l‘environnement.

 

Dans le cadre de celui-ci, nous devons apporter des réponses courageuses sur les questions les plus difficiles, parce qu’elles peuvent heurter les préoccupations sociales immédiates ou, plus trivialement, les habitudes quotidiennes du plus grand nombre. Pour ne prendre que la question la plus urgente et la mieux connue[6], nous savons tous que l’énergie la moins coûteuse et la moins polluante est évidemment l’économie d’énergie, sous toutes ses formes. Face à cette urgence de la décroissance énergétique, qui n’interdit en rien la satisfaction croissante des besoins sociaux et de l’emploi, l’ensemble des énergies, dites renouvelables, ne constituent qu’un palliatif, souvent intéressant, mais nécessairement transitoire et parfois contre-productif (certains agro-carburants ou l’abus d’éoliennes dans des sites touristiques remarquables). Cette urgence de la décroissance énergétique passe donc inéluctablement par une transformation complète de nos modes de production, de transport et de consommation.

 

- Pour les modes de production, nous avons déjà vu que la tertiarisation de l’emploi insulaire limite cette contrainte. Encore faut-il que des négociations permanentes soient menées avec les organisations patronales et syndicales des différentes branches (notamment dans les travaux publics), pour que l’amélioration permanente des normes écologiques soient mises en œuvre et respectées, à l’aide de procédures d’évaluation pluraliste et contradictoire.

 

- Pour les transports, ceci signifie à la fois, au niveau global, de privilégier les activités de proximité (qui réduisent les transports de marchandises), et au niveau personnel, une réduction drastique de la motorisation effrénée de l’île. Le civisme de chacun peut y contribuer, mais ne faut-il pas aller jusqu’au bridage général de tous les véhicules : comment justifier que l’on continue de vendre des voitures ou motos, dont les vitesses de pointe sont totalement illégales sur l’ensemble du territoire ? Ce qui est vrai ailleurs, l’est encore plus dans une île où le nombre de morts sur la route (pour la plupart très jeunes) est particulièrement grave, et où nos niches écologiques sont particulièrement menacées : là où des îles de très petite dimension ont su interdire toute circulation, la majorité de la population d’une île moyenne comme la nôtre est-elle capable d’interdire la circulation de tous les véhicules, qui dépassent les 100 km/heures ? Il faut de même appliquer ce souci d’économie d’énergie à l’ensemble des activités de loisirs terrestres et nautiques, après une véritable concertation avec l’ensemble des responsables intéressés.

 

- Pour la consommation, il faudra inéluctablement aller plus loin et si nous voulons que cela se passe sans traumatisme, il faut commencer immédiatement, qu’il s’agisse de l’isolation de l’habitat, des excès d’usage de l’électricité et des abus de piscines ou de la climatisation. La véritable transformation des mœurs qui est en train d’être gagnée contre la tabac et l’alcool, quand il s’agit de notre santé individuelle, ne devrait-elle pas l’être dans des domaines qui conditionnent notre santé collective ?

 

Ne peut-on, avec l’ensemble des organisations écologiques et ous les citoyens motivés, lancer la proposition d’un vaste plan « île propre », dont le recul de l’usage des sacs en plastique a montré qu’elle rencontrerait une réelle adhésion dans l’opinion, et qui serait un atout important pour nous orienter vers le tourisme de qualité que nous appelons de nos vœux ?      

 

* Elle doit s’inscrire dans un contexte d’économie de proximité

 

« Créer de nouveaux emplois pour de nouveaux services » a longtemps été une revendication syndicale, négligée par les politiques. Pourtant à la longue, la nécessité d’une telle démarche s’est imposée et les différents moyens administratifs et juridiques de faciliter ces créaions existent. Mais le talent de bonimenteur de Borloo montre surtout que l’on peut faire d’une bonne idée un mauvais usage. Le dispositif actuel est fait uniquement pour les plus favorisés : basé sur des exonérations d’impôts, il profite d’autant plus aux riches, et ne bénéficient à près de 60% des ménages, les plus nécessiteux, qui en Corse ne sont pas assujettis à cet impôt. De plus, le fait que les services de proximité puissent être gérés de gré à gré transforment leurs bénéficiaires en « patrons fictifs » (pour qui il ne s’agit bien souvent que blanchir du travail fait jusque là « au noir » et donc dispendieux pour les finances publiques) et ceux qui les aident en de « nouveaux domestiques » (pour reprendre l’expression d’André Gorz). Autrement dit, il s’agit de « petits boulots » destinés à renforcer le confort des plus nantis et qui coûtent un montant abusif aux finances publiques.

 

Or, les études menées plus particulièrement dans notre île, avec le concours de chercheurs de l’Université de Corte, montrent que, aussi bien dans des les zones rurales les plus désertifiées (comme le Bozio) que dans les milieux défavorisés de nos agglomérations, c’est principalement la population comprise entre l’avant dernier[7] et le sixième décile, qui serait intéressée à la condition de ne payer que la moitié du coût de ces services : c’est donc potentiellement 1a moitié de la population permanente de l’île (150 000 personnes) qui est concernée, sans parler des résidents temporaires. Or, le nombre d’emplois nécessaire est de l’ordre d’un pour 10 demandes. La masse potentielle d’emplois est donc finalement d’environ 15000 pour l’ensemble de la Corse, ce qui, même en tenant compte de ce qui existe déjà, légalement ou non, en fait sans doute le premier enjeu d’emplois dans l’île. Or, les études les plus précieuses démontrent que de tous les systèmes d’aide à l’emploi existant, celui proposé ici est de loin le moins onéreux pour les caisses publiques dans des proportions qui avoisinent souvent les 50%, ce qui n’est guère étonnant, puisque l’on demaderait une contribution de 50% aux

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Jeudi 11 octobre 2007

Contribution à un programme de la gauche alternative

Dumé Mauny

 

 

 

Budget participatif à l’échelon municipal :

Pour la plupart de nos hommes politiques, la démocratie participative consiste à se rapprocher des masses populaires pour « expliquer » telle ou telle mesure politique. Ils n’envisagent absolument pas une vraie communication, c’est à dire fonctionnant dans les deux sens. Pourtant, cela leur permettrait à la fois de s’inspirer des réalisations nombreuses et pertinentes de la société civile et de répondre au plus près aux besoins de la population.

Ainsi, à Porto Alegre, au Brésil, le budget municipal est élaboré à partir des réunions organisées dans les différents quartiers pour déterminer les besoins et les priorités à opérer. Le rôle des élus et de leur équipe municipal consiste à animer et coordonner ce travail, puis à le traduire par des choix budgétaires.

Nous pensons qu’une telle organisation municipale est possible et souhaitable pour toutes nos communes. En effet, outre le résultat en étroite adéquation avec les besoins, un tel processus constitue un exercice de démocratie active particulièrement riche d’un point de vue social car il concerne et intègre toutes les composantes de la société (jeunes, étrangers, exclus etc…)

 

La gestion des déchets :

            Il existe aujourd’hui un véritable lobby de l’incinération des déchets qui parvient à convaincre des élus malgré le coût économique et environnemental de ces installations. Ainsi, en Corse, un projet d’incinérateur privé est en passe de s’imposer. Un collectif d’associations et d’individus s’est créé et a produit un plan alternatif à l’incinérateur, présenté jusqu’alors comme seule solution au problème des déchets.

Elaboré à partir des résultats d’usines existantes et par des personnes compétentes et sérieuses, ce plan propose une solution de tri sélectif qui permet de traiter et de recycler une partie des déchets et d’enfouir un résidu assaini. Le tout pour un coût moindre et un volume d’emploi supérieur. C’est bien entendu cette solution que nous préconisons réalisé dans un cadre public et transparent.

 

La création d’une télévision publique au service de la population :

            Il nous paraît important de créer un média sur le modèle de la télévision publique vénézuélienne, Tele vive qui envisage son rôle comme étant, avant tout, une mise à disposition technique et logistique du moyen d’expression « vidéo ». Ils proposent des stages permettant d’acquérir le minimum de connaissances pour construire un sujet et laissent les personnes réaliser leur document vidéo.

            D’autres objectifs seront assignés à ce média publique, en premier lieu, une véritable éducation populaire. En effet, on observe aujourd’hui que les sciences qui nous permettent d’appréhender la réalité qui nous entoure, comme l’économie, la philosophie, la sociologie etc… nécessitent un apprentissage permettant d’appréhender les concepts de base. Sans ce bagage, les discussions de spécialistes nous semblent incompréhensibles et pourtant ils débattent de notre réalité collective, dans laquelle chaque citoyen a le devoir de se prononcer.

            Enfin, dernier objectif : assurer une transparence quant au fonctionnement de nos institutions républicaines et notamment celles qui ont pour mission de définir la politique qui nous est destinée (Conseil Général, CTC etc…)

 

Par erasmo
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Jeudi 20 septembre 2007

texte de Domique TADDEI

A l’origine du mot nation :

 

Le mot de nation, et bien entendu, l’ensemble de ses dérivés, a pour origine le latin natio, issu du verbe nascio, -ere, qui veut dire naître. Plus précisément, le substantif est dérivé, comme c’est fréquemment le cas, du supin, nascium. Au sens originel, il signifie ainsi dans toutes les langues ultérieures qui ont repris cette racine, les natifs d’un territoire (ou par extension ceux qui en sont originaires), et qui partagent généralement une même langue ou une même culture, sans que cette dénomination ait alors une portée juridique et politique.

 

Pourtant, la désignation d’un ensemble de population par une même appellation peut, ne serait ce que par les généralisations plus ou moins opportunes auxquelles elle donnent lieu, tendre à attribuer une communauté de caractères ou de destin à cet ensemble. Ceci se rencontre déjà, en langue latine, à mille ans d’intervalle, dan des circonstances particulièrement importantes :

 

- chez Cicéron, dans sa Philippique contre Marc Antoine, en 44 avant notre ère : « Omnes nationes servitutem ferre possunt, nostra civitas non potest »[1] ; cette notion de supériorité dans l’altérité se retrouve aussi, quoique suivant une autre summa divisio, chez Saint Jérome, dans sa traduction latine du Nouveau Testament, où il désigne les non-chrétiens comme les « autres nations » ; 

 

- Liutprand, évêque de Crémone, dont la langue maternelle, le lombard, était germanique, écrit en 968, en latin, pour défendre les possessions  de son maître, l’Empereur romain d’Occident, Otton 1er, contre celles de son homologue d’Orient, Nicéphore II : « la terre que vous dites appartenir à votre empire, appartient, comme la nationalité et la langue de ce peuple le prouvent, au royaume d’Italie ».

 

Il y a donc bien toujours eu des ambiguïtés, dans l’usage du mot nation et de ses dérivées, dont témoigne encore aujourd’hui particulièrement, l’anglais, devenu la nouvelle langue dominante : on sait, en effet, que si les citoyens du Royaume Uni ont la nationalité britannique, le pays se compose très officiellement de quatre nations, anglaise, écossaise, galloise et nord irlandaise. L’ancien et le nouveau sens du mot nation coexistent chez ces autres insulaires, avec moins  de gêne apparent que pour les esprits français plus cartésiens, qui ont du mal à admettre que 1 = 4 !

 

Du sens ancien au sens contemporain de la nation :

 

Malgré cette ambiguïté du mot nation, vieille de plus de deux mille ans, il semble que les historiens des différentes langues[2] s’accordent à distinguer deux époques, au cours desquelles, le substantif « nation » va connaître successivement deux acceptions principales, essentiellement différentes : d’abord, jusqu’au XVIIIème siècle, il signifiera le plus souvent, l’ensemble des personnes, désignées par leur origine géographique, leur langue ou leur culture. Ainsi, Louis XIV, fustigeant les gardes du pape, « de nation corse » au point que ces derniers les remplacent définitivement par des gardes suisses ; ou encore tel dignitaire génois, jusqu’en 1729, peut désigner une personne ou un groupe, comme de « nation corse », comme on aurait pu écrire, de nation picarde, basque ou helvète, sans que cette qualification accorde aux intéressés aucune qualité ou aucun droit particulier. L’ensemble de la population constituant une nation donnée ne constitue donc jusque là qu’une addition d’individus et non pas une catégorie politique, connaissant une situation juridique distincte de celle des autres.

 

« La notion moderne de « nation » émerge véritablement au XVIIIème siècle », comme l’affirme le Dictionnaire historique de la langue française de Robert. Toutefois une vision franco-centrée, de l’évolution de l’Europe (et du monde) donne à penser que le passage à la conception contemporaine de la nation, comme une catégorie politique essentielle, daterait de la Révolution française, et plus précisément de son premier théoricien, l’abbé Seyiès : c’est bien sous son inspiration que les Etats Généraux convoqués par le Roi vont se transformer en Assemblée nationale Constituante. Cependant, ce basculement n’est pas principalement celui des seuls intellectuels, mais surtout celui d’une grande partie du peuple : c’est bien, en effet, à la même période que les « Vive le Roi » vont être de plus en plus couverts par les « Vive la Nation » ! Car s’il est bien vrai qu’il ait fallu une révolution pour procéder au formidable basculement, qui fait passer d’une signification géo-ethnique, relativement anodine et variable, à un concept essentiel de l’histoire universelle de ces deux derniers siècles, ce ne fut pas la grande Révolution française, mais, près de 60 ans plus tôt, la plus modeste et toujours sous-estimée révolution corse, qui a opéré cette mutation !

 

Les premiers révolutionnaires corses inventent le sens contemporain de la nation :

 

Au début de juin 1730, dans un des premiers libelles révolutionnaires, circulant à Bastia, le terme de Royaume est le plus souvent employé, pour désigner la Corse et ses habitants. Toutefois, à la fin de ce texte, on rencontre, comme esquissé, le terme de nation - plus précisément, « onorata nazione » -, sans toutefois qu’il revête encore là, son sens politique plein et entier.

 

C’est, à notre connaissance l’assemblée des théologiens, réunis à Orezza par le chanoine Orticoni, qui va, pour la première fois, lui donner son véritable sens politique[3]. Alors que les réponses apportées aux quatre des sept premières questions posées à cette assemblée, étaient, de l’avis de tous les historiens, particulièrement modérées, celle faite à la cinquième question, fait soudain basculer le sens du mouvement en cours : «  à supposer que le gouvernement génois accorde les requêtes et promette de respecter les concessions, est-il prudent de se fier à ses promesses ?» ; la réponse fuse : « la Nation doit rester armée de peur de quelque surprise ». Et, face à la sixième question, qui évoque la situation inverse (à vrai dire, beaucoup plus probable), la réponse est encore plus lapidaire : « la Nation doit rester unie ». En d’autres termes, les théologiens corses sont, à notre connaissance, les premiers dans l’histoire, à affirmer, que, quelque soit ses actes futurs, la puissance, qui les a jusqu’ici dominés, aura désormais en face d’elle une Nation : le grand mot était lâché. Les insurgés corses se définiront désormais, durant les 4 décennies de combat qui s’en suivent, sous les yeux de toutt l’Europe éclairée, comme « nationaux », distinctement de leurs compatriotes, qui ne partagent pas leurs combats ; de la même façon, ils désigneront leurs chefs militaires, comme « généraux de la nation corse ».

 

Pourquoi inventer ce sens politique du mot nation ?

 

La question essentielle, qui est posée aux théologiens d’Orezza, officiellement convoqués par les chefs que les insurgés se sont donnés quelques semaines auparavant, mais en fait réunis par le chanoine Erasmo Orticoni, est celle de la légitimité de leur rébellion contre le « prince », la République Sérénissime de Gênes qui les gouverne. Dans la sphère catholique romaine, où se trouve évidemment la Corse, la doctrine alors largement dominante (mais non exclusive) est celle de Bossuet, suivant laquelle la souveraineté est de droit divin (donnée directement par Dieu), ce qui interdit aux sujets toute rébellion, quelque soient les torts du souverain ! Il existe toutefois un courant (catholique), évidemment très minoritaire, qui trouve ses racines dans le Regimine Principum de Saint Thomas d’Aquin, et qui considère que Dieu a donné le pouvoir au peuple, lequel a ensuite confié celui-ci à un Prince. Toutefois, si ce dernier a usurpé ce pouvoir ou l’exerce de manière tyrannique, il peut être possible de le renverser. Mais cet acte de rébellion, pour être légitime, doit être le fait d’une démarche collective, et non pas individuelle, et la question qui se posait aux théologiens corses était de désigner la collectivité au nom de laquelle ils se rebellaient.

 

Saint Thomas d’Aquin avait parlé de « multitude », ce qui, loin des querelles ultérieures (de Spinoza à Toni Negri), était compris dans son sens étymologique de « très grand nombre » et, par là-même, demeurait vague. De son côté, le terme de Royaume de Corse indiquait la nature théorique du régime politique, de façon d’autant plus abstraite qu’aucune dynastie indigène n’a jamais régné sur l’île. De plus, les Corses se servaient principalement de la notion de Royaume, pour mieux l’opposer à celui de République, qui désignait le pouvoir génois honni (ce qui interdisait a fortiori d’utiliser cette référence à la res publica) ; en bref, une référence constitutionnelle ne pouvait suffire à désigner la volonté collective d’une population. Le terme de peuple aurait sans doute eu plus de chance de retenir leur attention, s’il ne comportait en italien une ambiguïté qui était alors pour eux rédhibitoire : « populo » désignait plutôt la plèbe (pour ne pas dire la populace), plutôt que l’ensemble de la population et, en tout cas, écartait la noblesse, dont une partie au moins des élites revendiquait le statut, dès le mois de mai 1730[4].  C’est ainsi que le multitudo de l’auteur de la Somme Théologique est devenu, la nation, chez nos néo-thomistes insulaires.

 

La portée du concept de nation dans la Révolution corse :

 

Celle-ci est capitale, mais elle ne doit évidemment pas être mal interprétée. Plus précisément, l’invention du concept politique de nation est essentielle pour revendiquer, l’affirmation  révolutionnaire, même encore aujourd’hui, du droit des peuples[5] à disposer d’eux-mêmes, autrement dit leur auto-détermination. Par contre, il ne préjuge en rien de la façon dont ce peuple entend l’exercer dans les conditions (politiques, historiques, culturelles, géographiques, etc.), où il se trouve.

 

Dans le cas, des révolutionnaires corses, qui sont donc, non seulement à l’origine même du concept contemporain de nation et par là-même du droit à l’auto-détermination, mais qui tentèrent (pendant près de 40 ans) d’être les premiers à le mettre en œuvre, il est évident qu’ils durent plusieurs fois changer d’objectif politique principal, tout en restant fidèles à la philosophie politique qu’ils avaient eux-mêmes inventée. On notera que ces fluctuations politiques ne sont pas dues pour l’essentiel à leur versatilité, ni aux changements de rapports de force entre les chefs et leurs clans respectifs, pourtant bien réels, mais aux bouleversements continuels de la politique européenne entre les principales dynasties, entre les Bourbons et les Hasbourgs d’abord, entre les royaumes de France et d’Angleterre, ensuite, au temps de Pascal Paoli. On peut, dans ce contexte particulièrement mouvant, distinguer trois objectifs successifs des révolutionnaires corses, tous compatibles avec la revendication nationale, dont ils venaient d’inventer le sens, et avec d’inévitables retours en arrière, du moins entre les deux derniers :

 

- dans un premier temps, il s’agissait officiellement d’arracher aux génois un ensemble de réformes majeurs, qui feraient sortir la Corse de son statut colonial, pour accéder à une forme d’autonomie interne, dont le chanoine Battesti semble avoir convaincu une partie minoritaire des autorités génoises, notamment le Magistrato di Corsica[6], dès février 1730 ;

 

- très rapidement (dès mai 1731, consulte de San Pancrazio), il s’agissait d’échapper définitivement à la souveraineté génoise pour admettre une autre souveraineté, avec laquelle on passerait une forme ou une autre de « convention ». A plusieurs reprises, par la suite, notamment durant les trois occupations françaises, en 1738, en 1749, et avant la bataille de Ponte Novo, diverses solutions de ce type ont été recherchées ;

 

- l’indépendance était une conséquence possible et légitime du droit de la nation à l’auto-détermination. Elle n’est toutefois apparue, durant la plus grande partie de la deuxième insurrection (en particulier, entre la fin janvier 1731 et le début de 1738) que, sous la forme d’une indépendance « par défaut » : c’est parce que tous les souverains étrangers ont récusé (notamment, le pape, puis les bourbons d’Espagne, voire le roi de France, le Grand Duc de Toscane ou l’Ordre de Malte), que les révolutionnaires corses proclament une indépendance, qu’ils placent d’abord symboliquement sous la protection de la Vierge Marie (janvier 1735), puis d’un aventurier étranger (Théodore, mai 1736), qui s’enfuira au bout de sept mois. Il faut comprendre les raisons de cette réticence, dont on retrouvera les arguments, sous une forme à peine différente, dans les relations entre Pascal. Paoli et Versailles, à partir de 1764.     

 

Les plus lucides des dirigeants corses (chefs et théologiens) n’ignorent pas, en effet, la contradiction dans laquelle se trouve la nation corse :

 

- d’un côté, elle occupe une position géo-stratégique remarquable, à la fois entre l’Espagne et l’Italie, de l’autre entre l’Europe et l’Afrique du nord, qui peut rendre ses présides[7] décisifs dans la conquête d’une hégémonie quelconque ;

- de l’autre, sa population est faible, son relief  est morcelé, les zones d’influence émiettées par la pratique ancestrale du clanisme, qui survit à tous les changements de régime et empêche tout pouvoir de reposer sur une base sociale cohérente. En d’autres termes, la Corse est une proie inévitablement tentante pour une grande puissance et ne peut, malgré sa vaillance, prétendre y résister bien longtemps. Dès lors, leur libre détermination, à laquelle tous les corses, et notamment ceux de ces 40 ans de luttes révolutionnaires furent particulièrement attachés, passe plus sûrement par une « convention » avec une de ces grandes puissances que par une indépendance formelle. C’est particulièrement le sens du projet défendu par les députés corses, durant l’été 1738 et, notamment par Erasmo Orticoni et Giovan Paolo Gaffory, futur général de la Nation.

 

 

Conclusion :

 

La nouvelle doctrine proposée par les théologiens corses est bien moins religieuse que politique. Si Saint Thomas en constitue la figure de référence, il y a rupture avec tous ceux qui l’ont utilisé auparavant, parce que ceux-ci, notamment les jésuites espagnols, en faisaient un argument des guerres de religion (contre les princes protestants), allant jusqu’à armer les régicides aux Pays Bas, en France et (du moins en intention) en Angleterre, alors que les théologiens d’Orezza se contentent d’arguments laïcs (quoi de plus terrestre que la revendication de baisse des impôts ?), pour renverser le Prince et conduisent la diplomatie d’Orticoni à demander l’arbitrage du pape, puisqu’il ne s’agit que de mener une guerre dans la religion : que les meilleurs catholiques gagnent !

 

Cette récupération laïque du Docteur théologique n’en est pas moins d’une rigueur et d’une habileté (elle convaincra au moins partiellement le Pape et une bonne moitié de l’Europe, malgré la crainte justifiée du précédent révolutionnaire qu’elle constitue), dont il est difficile de supposer qu’elle ait été largement improvisée. Tout donne, au contraire, à penser, qu’elle a au contraire été précédemment « mitonnée dans les cuisines » proches du Vatican, où se trouvaient en permanence, durant toute cette première moitié du siècle des Lumières, plusieurs centaines de prêtres corses. Bien entendu, ne serait ce que parce qu’une telle démarche suppose une motivation et une discrétion particulières, cette nouvelle doctrine politique n’a probablement été que l’œuvre de quelques uns : mais quelques docteurs en droit et en théologie, peut être des trentenaires, ambitieux pour leur île et/ou pour eux-mêmes : un Natali, futur évêque, un Gregorio Salvini, déjà présent à Rome[8], sans doute stimulés par leur aîné, Erasmo Orticoni, chanoine pénitentier à l’évêché d’Aleria, et en contact avec les principali de Tavagna, de tradition pro-vénitienne ; Orticoni est fréquemment à Rome, où il est protégé par des princes et des cardinaux (pro-espagnols).

 

Quoiqu’il en soit de sa genèse intellectuelle précise, bien au-delà de la Corse, les conséquences de cette nouvelle doctrine politique ont été foudroyantes, bien plus même que l’aventure napoléonienne, à laquelle renvoie d’abord les regards du monde sur la Corse. Elles l’ont été pour l’ensemble de l’Europe et des autres continents, pour le pire (le nationalisme belliciste) comme pour le meilleur : la recherche de la paix universelle, à travers la Société des Nation ou l’Organisation des Nations Unies. La révolution corse est la première révolution des lumières, parce qu’elle remplace dans les relations entre les peuples, le principe dynastique par le principe national : de là, sont nées les relations que nous trouvons aujourd’hui banales de qualifier d’internationales.


Annexe sur les débuts de la première insurrection corse

 

A partir de la révolte anti-fiscale de décembre 1729, un mouvement insurrectionnel se développe en Corse, dans un carré de 30 kilomètres de côté, bordé à l’est, par la côte orientale, correspondant au nord à Vescovato (siège de l’évêque de Mariana), au sud à Cervione (siège de celui d’Aleria) et ayant pour épicentre les pievi de Tavagna et de Moriani, autrement dit la Castagniccia, surtout maritime : depuis des générations, pour ne pas dire des siècles, les principali de ces pievi appartiennent à des familles tournées vers le commerce maritime, plus ou moins toléré par le pouvoir génois (les Battesti, notamment), et vers les carrières militaires, surtout au service de Venise (les Giappiconi, les Giafferi), comme c’est aussi le cas plus à l’est pour les Boerio et les Arrighi, ou plus au sud pour les Lusinchi[9]. C’est manifestement autour de Luigi Giafferi que la rationalisation et la radicalisation de la révolte et sa transformation en insurrection, puis en révolution, se produisent, beaucoup plus rapidement qu’on ne l’écrit généralement : on peut en effet faire remonter au 14 mai 1730, les prémisses de l’échec des négociations entre le commissaire génois Venoroso, ancien gouverneur, mais surtout ancien doge de Gênes, envoyé exceptionnellement[10] pour recueillir les dimande des Nobles XII et représentants de pievi. Or, ce même jour, il doit constater que ces dimande, aussi bien le préambule qui les justifie, que celles qui sont placées en tête, ne relèvent plus seulement des réformes fiscales, douanières ou judiciaires, qui avaient jusque là mobilisé les rebelli et autres mecontenti, mais qu’elles forment un ensemble de revendications de l’ensemble des catégories sociales, qui tendent à sortir les corses de leur statut de peuple colonisé. Or, ce même jour, Venoroso, simple coïncidence ou menace mal calculée de sa part, fait part de son désir de retourner à Gênes…. C’en est fait de l’état de grâce de quelques semaines, dont il avait pu jusque là bénéficier. Les dimande auront beau être adressées à Gênes, le 30 mai, les premiers écrits réellement révolutionnaires fleurissent, dès les premiers jours de juin à Bastia, sans attendre les réponses (qui ne seront officielles que le 10 août). Or, parmi ces libelles se distingue un écrit, qui se présente comme collectif et qui est évidemment anonyme dans les conditions du moment : « Raisons alléguées par les peuples de Corse pour justifier leur soulèvement ».

 

Selon M. Vergé-Franceschi, ce texte émanerait de Luigi Giafferi. Pour nous, de façon complémentaire, car les deux hommes étaient certainement déjà très liés, nous pensons y trouver l’influence du chanoine Erasmo Orticoni, pour trois raisons :

- c’est lui, qui, dès 1731, clairement rédigera les principaux textes de Giafferi et des autres chefs ;

- l’attention explicite portée pour la première fois aux revendications du clergé dans la rébellion crée une pésomption d’influence cléricale sur ce texte ;

- mais, surtout, l’usage par 3 fois de l’accusation de tyrannie, qui, d’un point de vue politique va justifier, quelques mois plus tard, la revendication d’auto-détermination, lors de l’assemblée des théologiens d’Orezza (mars 1731), que va précisément conduire Orticoni. Ce terme de tyrannie a, en effet, une signification théologique bien précise, tirée de Saint Thomas d’Aquin. Or, en 1444, le pape Urbain V avait déjà retiré le gouvernement de la Corse à la République de Gênes, pour ce même motif de tyrannie, avant de la lui confier à nouveau quelques temps plus tard. Il ne peut manifestement pas s’agir d’une coïncidence : les auteurs du libelle ont bien l’intention de pousser leur argument, quand, après l’échec anticipé de Venoroso, les circonstances s’y prêteront : ce sera à Aleria, quelques 9 mois plus tard, mais la graine était déjà semée en juin 1730, si l’accusation de tyrannie est bien celle qui engendre le concept contemporain de nation.



[1] « Toutes les nations peuvent tomber en esclavage, tandis que notre communauté ne le peut pas »

[2] Pour la langue française, le Dictionnaire historique… de Robert (tome 2, p. 1306) est particulièrement net. Pour les principales autres langues, les différentes versions proposées par Wikipedia aboutissent clairement à la même césure dans le temps, qu’elles situent au XVIIIème siècle, en citant généralement la révolution française, et en ne lui donnant, au mieux, comme antécédent, que la Révolution américaine, ce qui pour le sujet qui nous occupe est déjà bien tardif. 

[3] Pour plus de détails, nous nous permettons de renvoyer à la biographie que nous venons de lui consacrer, in « trois prêtres balanins au cœur de la Révolution corse » (Ajaccio, éd. Piazzola, 2006), notamment pp. 62 à 74. Tout en insistant sur la portée universelle des conclusions de cette Assemblée, nous n’avions pas pu alors cerner le basculement sémantique opéré par cet usage, quasi inédit, du mot « nation »

[4] A commencer par l’un des deux chefs désignés le 21 décembre 1731, Andrea Ceccaldi, qui prétendait descendre du mythique Ugo Colonna (dont on sait aujourd’hui qu’il n’a jamais existé) et être, par là-même parent des puissants princes Colonna de Rome, de tradition pro-espagnole. Dès sa génération, lui-même et son frère cadet, Sebastiano se feront désormais appelés Colonna Ceccaldi.

[5] Aujourd’hui, le terme de peuple n’a plus, de par l’effacement du statut de la noblesse, dans la plupart des langues modernes, le même type d’ambiguité. Ainsi, en France, il fut au centre des débats sur l’article 1er du statut particulier de la Corse, présenté par Pierre Joxe, ministre de l’intérieur : on sait que, contrairement à la majorité parlementaire de l’époque, le Conseil constitutionnel, alors présidé par Robert Badinter, n’accepta pas de valider la « reconnaissance d’un peuple corse, partie intégrante du peuple français », du fait de sa difficulté à distinguer l’égalité concrète de l’uniformité formelle.

[6] L’analyse la plus complète des archives génoises de l’année 1730 se trouve dans la thèse de doctorat de M. J. Acquaviva.

[7] Les autres arguments militaires, économiques ou autres, semblent souvent ad hoc chez les principaux décideurs de l’époque et n’ont jamais été validés, au cours de l’histoire. C’est bien du point de vue de la guerre maritime que la Corse peut présenter des atouts, qui peuvent dépasser les inconvénients que sa possession entraîne bien souvent...

[8] Durant la mission officielle d’Orticoni à Rome, durant l’été 1731, Salvini sera son très zêlé secrétaire, d’après les rapports de l’indicateur génois Carlo Bernabo.

[9] La meilleure initiation à ces stratégies familiales se trouve dans les travaux de Th. Giappiconi, déjà publié (« les corses et Venise », in ?) ou à publier. Nous le remercions chaleureusement de ses nombreuses informations sur le sujet. Pour la suite, une analyse plus approfondie de la période 1715-1729 dans ces pievi marines et des débats sur l’interdiction du port d’armes et la sur-fiscalité, que les génois imposèrent, devrait être entreprise.

[10] Il n’est arrivé que le 12 avril, mais il a d’abord reçu un accueil très chaleureux.

Par marie lucie
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